Je vous assure qu'on peut, en faisant certes effort au début, acquérir l'habitude de vivre ainsi dans la compagnie du Maître par excellence. Voyez, je ne vous demande pas d'arrêter sur lui votre pensée, ni de produire quantité de réflexions, ni de soutirer à votre esprit des considérations élevées et subtiles. Tout ce que je vous demande, c'est de le regarder. Et qui vous empêche de tourner les yeux de votre âme vers ce divin Maître, un instant seulement, si vous ne pouvez davantage ?
Mes filles, jamais votre Epoux ne vous quitte des yeux : il a souffert de votre part mille choses affreuses et abominables, sans pour cela détourner de vous son regard. Et après cela, vous ne détourneriez pas les yeux des choses extérieures pour les porter parfois sur lui ? Voyez, ce qu'il attend de nous, il le dit lui-même à l'Epouse du cantique, c'est que nous le regardions.
Etes-vous dans la joie ? Contemplez-le ressuscité !
Etes-vous sous le poids de la douleur et de la tristesse ? Regardez-le se rendant au jardin. Ou bien chargé de la croix.
Sans doute en le voyant dans cet état, votre coeur s'est tellement attendri que, non contentes de le regarder, vous mettez votre joie à vous entretenir avec lui. Parlez-lui alors, non au moyen de prières toutes faites, mais en lui disant la peine qui remplit votre coeur, car pareille manière de prier est d'un grand prix à ses yeux.
Combien je suis confuse quand je te vois en pareil état !
Me voilà prête, Seigneur, à endurer toutes les épreuves qui peuvent m'atteindre, à les regarder même comme un précieux trésor, puisqu'elles me donnent le moyen de t'imiter en quelque chose. Faisons route ensemble, Seigneur !
Où que tu ailles, j'irai ; où que tu passes, il me faut passer.
Vous direz peut-être que, si vous aviez vu Notre Seigneur avec les yeux du corps alors qu'il était en ce monde, il vous aurait été plus facile de tenir les yeux constamment fixés sur lui. N'en croyez rien. Qui ne peut s'y efforcer aujourd'hui et retenir du moins sa vue pour regarder Notre Seigneur au-dedans de soi, alors qu'on le peut sans danger avec simplement un peu de soin, comment aurait-il eu le courage de se placer comme Madeleine au pied de la croix, au péril évident de sa vie ?
Oh ! que n'ont pas dû souffrir alors la glorieuse Vierge et cette bienheureuse sainte ! Ce qu'elles ont eu à souffrir a dû être terrible ; mais en présence d'une douleur incomparablement plus grande, elles ne sentaient sans doute pas la leur. Ne croyez donc pas, mes soeurs, que vous auriez été capables de supporter de si grandes épreuves, lorsque vous êtes incapables d'en supporter de bien plus petites.
Mais je vous en donne l'assurance, si, avec quelque effort, vous prenez l'habitude dont je parle, vous en tirerez un profit si grand que je ne saurai le dire. Placez-vous donc auprès de notre bon Maître, bien résolues à apprendre ce qu'il voudra vous enseigner. Prêtez bien attention aux paroles que prononce cette bouche divine. Et dès la première, vous comprendrez l'amour que votre Maître vous porte.

(Chemin de perfection, chap. 26)